Aleth Félix-Tchicaya, présidente de l’association Les Enfants d’Aleth (L.e.a) : «Le Congo n’a pas une culture associative»
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- Créé le mardi 24 avril 2012 11:30
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Basée en Belgique et aux Etats-Unis, l’association Les Enfants d’Aleth (L.e.a) souffle, cette année, les dix bougies de son existence. A cette occasion, la présidente et génitrice de cette association internationale, Mme Aleth Félix-Tchicaya, nous a accordé une interview dans laquelle elle dresse le bilan de la décade. Actualité oblige, celle que l’on a surnommée «Mère Teresa du Congo» parle, aussi, de la tragédie que le Congo a connue, le 4 mars dernier, suite aux explosions au camp du régiment blindé de Mpila, à Brazzaville. Elle fait état, notamment de l’aide de L.e.a aux populations sinistrées. Interview.
* La Fondation L.e.a souffle, cette année, ses dix bougies d’existence. Quel sentiment avez-vous, aujourd’hui?
** Ce serait très prématuré de défendre un bilan. Cependant, dans la petite existence de L.e.a, son histoire ressemble, modestement, à celle de l’enfant Jésus, qui contraignit la Vierge Marie à l’exil. Et cela commence ainsi: me lancer dans l’humanitaire, faire parler mes désirs, mon imaginaire et mes rêves et surtout visualiser le résultat. Le fait que L.e.a ait dix ans, est donc, pour moi, un sentiment de fierté, de courage, de détermination et de responsabilité. Tous ceux qui ont voulu me détruire m’ont rendu encore plus forte et plus motivée. Je célèbre cette occasion de succès et de progression.
* On sait que L.e.a est, maintenant, implantée aux Etats-Unis. Y a-t-il une raison particulière qui explique ce choix?
** Le Congo n’a pas une culture associative. Il est difficile de se lancer à fond, pour de bon, de surmonter peur et paresse, quand rien ne vous l’impose, si ce n’est un projet qui vous tient à cœur. Mais, moi, j’ai toujours été attirée par l’action humanitaire. J’aime les voyages, la découverte des autres cultures. Et surtout l’idée de me rendre utile, de participer à un mouvement associatif, pour venir en aide à des populations en danger. J’avais besoin de le vivre. Mon projet étant, dès le départ, bien défini, bien cerné, bien envisagé, j’ai misé sur une phase de transition, pour tester mes idées, me tester moi-même, me libérer de ce que je faisais jusque-là, pour bien préparer mon projet, et augmenter mes chances de réussite aux Etats-Unis, plus accueillants. Réaliser donc ce rêve, c’est excitant. C’est l’affranchissement en douceur de L.e.a, qui préfère, aujourd’hui, une existence bien remplie que des échappées belles.
* On voit, de moins en moins, L.e.a réaliser des actions au Congo, quelles en sont les raisons?
** Quitter son pays, ses parents, ses amis, ce n’est pas facile aux personnes. Je me suis concentrée sur ma mission aux Etats-Unis, parce que je n’avais pas envie de pleurer sur mon sort. Dieu m’ayant donné la force et le sourire de combattre. L.e.a agit bel et bien au Congo, seule ma présence physique vous manque.
* Le drame que le Congo a connu, le 4 mars dernier, suite à l’explosion du camp du régiment blindé de Mpila suscite-t-il quelque commentaire de votre part?
** Ce qui est arrivé le 4 mars est une tragédie effroyable, inqualifiable, qui suscite énormément de questions, dont la principale est comment un tel accident a pu arriver? Au-delà de tous les mouvements de solidarité qui ont eu lieu, les aides des pays voisins, des pays amis, venant de partout, dans le monde entier, qui sont des mouvements extraordinaires, formidables, je ne peux m’empêcher de me poser la question suivante: qu’est-ce que les associations caritatives du Congo ont pu apporter comme aide? Il me semble que si le pays avait une culture associative plus marquée, peut-être que nous-mêmes, les Congolais, les Congolaises, nous n’aurions pas été surpris par l’événement. Les amis étrangers nous ont aidés, mais, nous-mêmes, je parle des associations, qu’avons-nous fait? On a vu des individualités se présenter, en disant qu’ils ont fait telle action, qu’ils ont apporté telle aide, mais nos associations, qu’ont-elles pu faire? D’où je me pose la question de savoir si notre pays a une culture associative. Ce qui nous permettrait, lorsqu’il y a des événements de ce genre, de ne pas être surpris et d’intervenir bien, d’une manière précise. Parce que, c’est dans ces moments de ce genre que nos associations devraient être efficaces, chacune dans sa spécialité. Parce que ce qui s’est passé, toutes les aides que nous avons reçues, jusqu’à ce jour, ce n’est que du premier secours. Les problèmes ne sont pas terminés. Les véritables problèmes vont commencer à arriver, maintenant. C’est une situation qui va durer pendant des décennies. Parce que, après cela, il y a tout un processus de reconstruction, c’est vrai, reconstruction de quartiers, reconstruction des maisons, etc. Mais, déjà, à la limite, j’ai même envie de dire que c’est secondaire, entre guillemets, mais il y aura des problèmes de reconstruction, non seulement physique, morale, émotionnelle, spirituelle même. Quelle aide on va apporter à toutes ces personnes qui ont perdu des bras, des jambes? Quelle assistance financière on va leur apporter, durant toute leur vie? Des gens qui ne sont plus capables de travailler dans des conditions classiques ou normales. Les problèmes de chômage que cela va poser. Tous ceux qui ont perdu leur travail, leur gagne-pain, quelle que soit la nature du gagne-pain. Il y a, aussi, des problèmes environnementaux, écologiques, médicaux. Car des maladies peuvent naître: cancer, maladies diarrhéiques, pollution dans l’eau, etc. Ce sont des problèmes énormes que cela va poser. C’est pour dire qu’il y a vraiment beaucoup de choses à faire.
* Justement, quel a été l’apport de L.e.a, suite à cette tragédie?
** C’est, d’abord, la prévention, soulever les problèmes que cette situation expose. Car, le progrès ne vient que si l’on soulève les problèmes. L.e.a soulève tous les problèmes que cette tragédie va engendrer. Elle n’a pas voulu réagir tout de suite. Elle savait que les grands organismes étaient là, que les pays amis apportaient l’aide. Elle a voulu, d’abord, observer dans quelle mesure elle pouvait apporter une aide juste, dans quel cadre intervenir, pour que son intervention soit utile. Et, pour le moment, elle a envoyé des bénévoles pour, comme j’aime dire, apporter sa goutte à l’océan. En ciblant les femmes enceintes, sur quatre sites de sinistrés. Parce que, d’abord, se sont des personnes sensibles, dans la mesure où elles portent un enfant, mais en plus parce qu’elles portent la Vie. Après toutes ces morts, il y a des femmes qui portent, encore, la Vie qui a été sauvée. Les bénévoles sont aussi sur le terrain pour voir ce qu’il y a à faire. Je leur ai donné une mission bien précise, pour que la petite aide que L.e.a apporte, aujourd’hui, à ces victimes ne s’arrête pas là, pour qu’il y ait une phase d’aide demain, une phase d’aide après-demain, une phase d’aide toutes les fois que ce sera nécessaire, mais toujours de manière utile, de manière juste. Nous apporterons une goutte, si nous pouvons, nous apporterons deux gouttes à cet océan.
Je signale que pour venir en aide aux sinistrés, L.e.a avait fait un appel de dons aux Etats-Unis, qui nous a permis de récolter une quantité très importante de vêtements, que nous allons acheminer à Brazzaville.
Propos recueillis par
Véran Carrhol YANGA


