Savoir nous remettre en cause!

Des quartiers rayés de la carte de la ville et d’autres inhabités pour cause du danger que représentent des projectiles militaires dispersés non encore explosés, le tableau est, on ne le dira jamais assez, apocalyptique. Ceux qui ont vécu, à Brazzaville, à partir des années 90, tous les conflits armés dont l’unique cause relève des contradictions politiques, peuvent être unanimes à dire que ce qui s’est passé à Mpila est la conséquence extrême d’une politique militariste mue par la question du pouvoir. Face à cela, il y a lieu de nous remettre en cause.
En novembre 1993, le gouvernement n’hésita pas à faire usage des moyens militaires lourds, pour faire face à une révolte populaire,  instrumentalisée par l’opposition, dans les quartiers Sud de la capitale: On parla, alors, du bombardement de Bacongo et Makéléké. En juin 1997, dans un décor surréaliste, l’armée gouvernementale fit usage des orgues de Staline (des armes de destruction massive) pour bombarder des quartiers populaires dans la partie Nord de la capitale, sous prétexte de lutter contre des milices armées. Un acte constitutif, aujourd’hui, de crime de guerre…
En somme, l’alliance sacrée entre sécuritaires et politiques, consolidée sur des bases subjectives, ne s’est plus jamais imposée une limite éthique, dans l’usage des moyens militaires lourds quant à la question du pouvoir. Dès lors, les officiers qui font montre de professionnalisme dans l’exercice de leur métier sont estampillés inaptes à certains postes de responsabilité considérés comme «sensibles». Il faut, en plus du professionnalisme, faire preuve d’un certain subjectivisme militant en faveur du pouvoir. Tous les régimes qui se succèdent au Congo, depuis la fameuse révolution de 1963, à l’exception du régime de transition de 91-92, fonctionnent sur ce principe. Ils ont, alors, pour caractéristique commune de recourir à la violence armée, selon le principe révolutionnaire, «le pouvoir est au bout du fusil». Après 1963, tous les changements de régimes se sont passés dans la violence ou la brutalité. L’exception historique qu’a constituée le changement démocratique et pacifique du pouvoir, en août 1992, est à mettre au compte d’une conférence nationale souveraine qui en créa les conditions. Mais, dans ce domaine, le rêve fut de courte durée. Les vieux démons se réveillèrent vite, suivant que l’orgueil et l’intolérance avaient, de nouveau, envahi le discours politique et que le principe de l’alliance sacrée entre sécuritaires et politiques se remit en place.
La démocratie est une culture. Elle ne s’acquiert pas du jour au lendemain, mais elle se cultive dans le respect des ses exigences et de ses principes fondamentaux. De manière générale, les faiseurs de discours démocratiques à l’opposition ne sont pas toujours de potentiels gouvernants respectueux de la règle démocratique. Démocrates à l’opposition, autoritaristes au pouvoir, les acteurs politiques congolais changent allègrement de vestes, sans se poser de question.
Malgré les conflits armés connus ayant fait, au total, plus de quinze mille morts, selon certaines estimations, l’O.n.g britannique Mag dresse un constat décampant, en 2007, lorsqu’elle lance son programme au Congo-Brazzaville: «La plupart des armes et des munitions non explosées qui ont été saisies, avec succès, sont entreposées dans et autour des dépôts militaires dans des zones très peuplées et dans des conditions de sécurité quasi inexistantes. Les armes et les munitions non protégées donnent la possibilité aux milices de pouvoir se réarmer dans l’éventualité d’un nouveau conflit dans le pays. En outre, elles pourraient en encourager le commerce illégal avec les cinq pays frontaliers du Congo. De plus, du fait des mauvaises conditions de stockage, les risques d’incendie ou d’explosion des entrepôts des munitions sont importants. Cela s’est déjà produit à plusieurs reprises dans le pays, causant la mort et blessant de nombreux civils, bien après la première détonation».
Personne ne fit attention à ce constat cinglant qui aurait pu appeler à d’importantes décisions gouvernementales. A la lumière de cela, il y a lieu de dire que l’Etat est totalement responsable de ce qui s’est passé le dimanche 4 mars à Brazzaville.
Après ce drame inimaginable, les sécuritaires et les politiques congolais vont-ils changer d’avis sur la politique du tout militarisme par rapport à la question du pouvoir? En tout cas, Mpila est un message tellement lourd de sens qu’il appelle déjà à bannir l’arrogance de notre culture politique. Il faut apprendre à aimer tous les Congolais, lorsqu’on aspire à des responsabilités publiques, parce que le Congo appartient à tous les Congolais. C’est cela nous remettre en cause. Et surtout, il ne faut pas penser que cela n’arrive qu’aux autres. La roue de l’histoire tourne: seules  de bonnes politiques privilégiant l’intérêt général peuvent nous mettre à l’abri des drames comme celui qui s’est produit dans la capitale.

Joachim MBANZA

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